samedi 21 janvier 2017

La violence par Krishnamurti




"Que se passe-t-il lorsqu'on examine avec une attention totale cette chose que l'on appelle la violence - non seulement la violence en tant que séparation entre les êtres humains, divisés par leurs croyances, leurs conditionnements, et ainsi de suite, mais aussi la violence née de notre soif de sécurité personnelle, ou de la recherche d'une sécurité individuelle à travers un système de société ? Êtes-vous capables de regarder cette violence avec une attention totale ? Et quand vous la regardez avec une attention totale, que se produit-il ? Quand vous mobilisez toute votre attention dans l'observation de quelque objet que ce soit, que se passe-t-il ? J'ignore si vous avez déjà creusé la question - nous n'avons sans doute pratiquement jamais été pleinement attentifs à quoi que ce soit - mais quand c'est le cas, qu'arrive-t-il ? Qu'est-ce que l'attention ? Il va sans dire que, lorsque votre attention est totale, c'est que vous éprouvez un intérêt manifeste, et cet intérêt est impossible sans affection, sans amour. Et quand notre attention s'accompagne d'amour, peut-il y avoir violence ? Est-ce que vous suivez ? J'ai officiellement condamné la violence, ou je l'ai fuie, ou je l'ai justifiée, ou j'ai dit qu'elle était naturelle. Toutes ces attitudes ne sont que de l'inattention. Mais quand je fais attention à ce que je nomme la violence - et que cette attention est pleine d'intérêt, d'affection, d'amour -, comment peut-il y avoir encore place pour la violence ?"

"Quand vous parlez de violence, qu'entendez-vous par là ? C'est une question très intéressante, si on l'approfondit, que de savoir si l'être humain, tel qu'il vit actuellement en ce monde, peut cesser radicalement d'être violent. Certaines sociétés, certaines communautés religieuses se sont efforcées de ne pas tuer les animaux. Certains vont jusqu'à dire : "Si vous ne voulez pas attenter à la vie des animaux" - et celle des végétaux, alors ? On peut en arriver à un point tel que nous cesserions d'exister. Jusqu'où peut-on aller ? Existe-t-il une frontière arbitraire, en accord avec votre idéal, votre désir, vos normes, votre tempérament, votre conditionnement, et qui vous permettrait de dire : "J'irai jusque-là, mais pas plus loin" ? Y a-t-il une différence entre la colère individuelle accompagnée d'un acte de violence émanant d'un individu et la haine organisée d'une société qui crée et renforce une armée dans le but de détruire une autre société ? Où, à quel niveau de la violence se situe votre débat ? Quel fragment de violence fait l'objet du débat ? Ou bien voulez-vous que l'objet du débat soit de savoir si l'homme peut être libéré de tout violence, et non d'un fragment particulier de violence qu'il appelle la violence ?...
Nous savons ce qu'est la violence sans avoir à l'exprimer en mots, en phrases ou en actes. En tant qu'être humain en qui l'animal est encore très présent, malgré des siècles de prétendue civilisation, par quel bout vais-je l'aborder ? En commençant par la périphérie, c'est-à-dire la société, ou par le centre, c'est-à-dire moi-même ? Vous me dites qu'il ne faut pas être violent, parce que c'est laid. Vous m'expliquez toutes les raisons, et je vois que la violence est une chose abominable qui affecte les hommes au-dehors et au-dedans. Est-il possible de faire cesser toute cette violence ? "

"Ne croyez pas qu'il suffise d'appeler la paix de vos vœux pour qu'elle vous soit donnée, alors que dans vos relations au quotidien vous êtes agressif, âpre au gain, avide de sécurité psychologique, tant ici-bas que pour l'au-delà. Il faut que vous compreniez la cause essentielle des conflits et de la souffrance et qu'ensuite vous la fassiez disparaître, au lieu d'attendre que la paix vous vienne d'une aide extérieure. Mais le problème, c'est que nous sommes presque tous indolents. Nous sommes trop paresseux pour nous prendre en charge et nous comprendre nous-mêmes, et à cause de cette paresse, qui est en réalité une forme de suffisance, nous pensons que c'est aux autres de résoudre ce problème à notre place et de nous apporter la paix, ou bien qu'on n'a qu'à abattre ceux - très peu nombreux, à ce qu'il paraît - qui sont responsables des guerres. Quand l'individu est en conflit interne avec lui-même, il déclenche inévitablement des conflits à l'extérieur, et il est le seul à pouvoir faire éclore la paix en lui-même et dans le monde, car il est le monde."

"L'animal est violent. L'être humain, qui est l'aboutissement de l'espèce animale, est également violent ; la violence, la colère, la jalousie, l'envie, la soif de pouvoir, de réussite sociale, de prestige et tout ce qui s'ensuit, le désir de domination, l'agressivité - tout cela fait partie intégrante de son être. L'homme est violent - les innombrables guerres en sont la preuve - et il a élaboré une idéologie qu'il appelle la non-violence.
Et lorsque la violence s'exprime dans les faits sous forme d'une guerre entre tel pays et tel autre, tout le monde y participe. On adore ça. Or, si vous êtes réellement violent et que vous ayez un idéal de non-violence, vous êtes essentiellement violent. La première chose à faire, c'est de vous rendre compte que vous êtes violent - et non d'essayer de devenir non violent. Voir la violence telle qu'elle est, ne pas essayer de la traduire, de la maîtriser, de la vaincre, de la réprimer, mais la regarder comme si vous la voyiez pour la première fois - c'est cela, la regarder en l'absence de toute pensée. J'ai déjà expliqué ce que nous entendons par regarder un arbre avec innocence - c'est-à-dire le regarder en l'absence de toute image ayant un lien avec le mot lui-même. Le regarder sans le moindre mouvement de la pensée, c'est le regarder comme si vous le regardiez pour la première fois, donc avec innocence."

"Etes-vous donc capables de voir en la violence un fait - un fait non seulement extérieur à vous-même, mais également présent en vous - sans laisser d'intervalle de temps entre l'instant où vous écoutez et celui où vous agissez ? Cela signifie que par l'acte même d'écouter vous vous libérez de la violence. Vous êtes totalement libéré de toute violence parce que vous n'avez pas donné libre accès au temps, à l'idéologie d'un temps qui serait susceptible de vous débarrasser à la longue de la violence. Cela exige de nous une méditation très profonde, pas un simple accord ou désaccord verbal. Jamais nous n'écoutons : notre esprit, les cellules de notre cerveau, sont tellement conditionnés aux idéologies sur la violence que nous ne regardons jamais la violence en tant que fait. Nous avons sur le fait de la violence un regard qui passe par une idéologie, et regarder la violence à travers le prisme d'une idéologie crée un intervalle de temps. Et quand vous donnez libre accès au temps, la violence n'a plus de cesse : vous continuez à faire preuve de violence, tout en prêchant la non-violence."

"La principale cause de la violence est, je pense, le fait que chacun d'entre nous soit en quête de sécurité sur le plan intérieur, psychologique. En chacun de nous, ce besoin de sécurité psychique - ce sentiment intérieur d'être protégé - se projette sous une exigence de sécurité - extérieure, cette fois. Au fond de nous-mêmes, chacun d'entre nous veut être en sécurité, sûr, certain. C'est la raison d'être de toutes nos lois sur le mariage - qui nous permettent de posséder une femme, ou un homme, et d'assurer la sécurité de notre relation. Si cette relation est attaquée nous devenons violents, ce qui est l'expression de notre besoin psychique, de notre demande intérieure d'être sûrs de nos relations en quelque domaine que ce soit. Mais la certitude, la sécurité n'existent dans aucune relation. Intérieurement, psychologiquement, nous voudrions des certitudes, mais la sécurité permanente n'existe pas...
Tout cela fait partie des causes de la violence qui se généralise et fait rage partout dans le monde. Je crois que toute personne ayant observé, même très modestement, ce qui se passe dans le monde, et plus particulièrement dans ce malheureux pays, peut aussi, sans nul besoin d'une étude intellectuelle poussée, observer et découvrir en lui-même tous les phénomènes qui, après projection extérieure, sont à l'origine de cette brutalité, de cette dureté, de cette indifférence et de cette violence extraordinaires."

"Nous voyons tous combien il est capital que cesse la violence. Mais moi, en tant qu'individu, comment vais-je faire pour m'en libérer - pas juste à un niveau superficiel, mais au plus profond de moi, et ce de manière totale, absolue ? Si l'idéal de non-violence s'avère incapable de libérer l'esprit de la violence, l'analyse des causes de cette violence va-t-elle alors contribuer à l'éradication de la violence ?
Car c'est bien là l'un de nos plus grands problèmes, n'est-ce pas ? Le monde entier est en proie à la violence, à la guerre ; notre société, fondée sur l'appât du gain, est par ses structures mêmes fondamentalement violente. Et si vous et moi en tant qu'individus voulons être délivrés de la violence - en être libérés totalement, au plus profond de nous, et non au simple niveau des mots et seulement en surface -, alors comment s'y prendre sans pour autant devenir égocentrique ?
Vous comprenez le problème, n'est-ce pas ? Si, par souci de libérer mon esprit de toute violence, je m'astreins à une discipline afin de venir à bout de ma violence et de la changer en non-violence, cela suscite, bien entendu, une pensée et une action égocentriques, parce que mon esprit se focalise constamment sur les moyens de se débarrasser d'une chose pour en acquérir une autre. Et pourtant, je vois l'importance de l'enjeu de cette libération de l'esprit par rapport à la violence. Que faire alors ? La question n'est certainement pas de savoir comment faire pour ne plus être violent. Nous sommes violents, c'est un fait, et demander : "Comment vais-je faire pour ne plus l'être ?" ne sert qu'à donner forme à un idéal de non-violence, ce qui me paraît tout à fait futile. Mais si l'on est capable de regarder de front la violence et de la comprendre, alors peut-être sera-t-il possible de l'éradiquer totalement."

"Nous constatons à quel point l'univers de la haine est florissant de nos jours. Cet univers de haine a été créé par nos ancêtres et par leurs propres ancêtres - et par nous. Ainsi, l'ignorance étire indéfiniment ses racines jusqu'au plus lointain passé. Elle n'est pas née spontanément. Elle est le fruit de l'ignorance humaine, c'est un processus historique, n'est-ce pas ? Nous y avons participé en tant qu'individus, au même titre que nos ancêtres, qui, tout comme leurs propres ancêtres, ont mis en marche ce mécanisme de la haine, de la peur, de l'avidité, et ainsi de suite. Aujourd'hui, en tant qu'individus, nous participons à cet univers de haine dans la mesure où, individuellement, nous nous y complaisons.
Le monde est donc un prolongement de vous-même. Si vous, en tant qu'individu, avez le désir d'anéantir la haine, alors vous devez, en tant qu'individu, cesser de haïr. Pour anéantir la haine, vous devez vous dissocier de la haine sous toutes ses formes, grossières ou subtiles, mais dès l'instant où vous en êtes prisonnier, vous participez à cet univers d'ignorance et de peur. Le monde est donc une extension de vous-même, un autre vous-même cloné et multiplié. Le monde n'existe pas en-dehors de l'individu. Il peut exister en tant que notion abstraite, en tant qu'état, en tant qu'organisation sociale, mais pour mettre en pratique cette notion abstraite, ou pour faire fonctionner ces organismes sociaux ou religieux, il faut que l'individu soit là. C'est son ignorance, son avidité et sa peur qui maintiennent les structures de l'ignorance, de la cupidité et de la peur. Si l'individu change, peut-il affecter l'univers, l'univers de haine, de cupidité, et ainsi de suite ?... Le monde est une extension de vous-même, tant que vous êtes inconséquent, plongé dans l'ignorance, la haine, la cupidité ; mais lorsque vous êtes motivé, attentif et conscient, non seulement il intervient une dissociation par rapport à tous les phénomènes si laids qui sont à l'origine de toute douleur et de toute détresse, mais cette compréhension-là est également porteuse d'une complétude, d'une plénitude."

"Il ne fait aucun doute que nous finissons par devenir cela même contre quoi nous nous battons... Si je suis en colère et que vous répondiez à ma colère par la colère, quel est le résultat ? Encore plus de colère. Ce que je suis, vous l'êtes devenu. Si je suis le mal et que vous me combattez par le mal, vous devenez vous aussi le mal, même si vous vous croyez juste. Si je suis brutal et que vous utilisiez pour avoir raison de moi des méthodes brutales, vous devenez brutal, comme moi. Voilà ce que nous faisons depuis des milliers d'années. Il y a sûrement une autre approche que de répondre à la haine par la haine, ne croyez-vous pas ? Si j'ai recours à des méthodes violentes pour réprimer la colère que j'ai en moi, je mets alors de mauvais moyens au service d'une juste fin, de sorte que cette fin cesse d'être juste. En pareil cas, toute compréhension est exclue ; de même qu'il est impossible alors de transcender la colère. Il faut étudier la colère en toute tolérance, et la comprendre ; et non la dompter par des moyens violents. La colère peut être due à une multitude de causes et si celles-ci ne sont pas comprises, la colère est inévitable.
C'est nous qui avons forgé l'ennemi, le bandit, et nous changer à notre tour en ennemi ne permet pas le moins du monde de faire cesser la haine. Nous devons comprendre les causes de cette haine et cesser de l'alimenter par nos pensées, nos sentiments, nos actes. La tâche est rude et elle exige de notre part une lucidité permanente à l'égard de nous-mêmes et une souplesse intelligente, car nous sommes ce qu'est la société, ce qu'est l'Etat. L'ami et l'ennemi sont le résultat de nos pensées et de nos actions. C'est nous qui sommes responsables de l'apparition de la haine, et mieux vaut être conscients de nos pensées et de nos actes plutôt que de nous soucier de l'ennemi ou de l'ami, car une pensée juste met fin à la division. L'amour transcende l'ami et l'ennemi."

Jiddu Krishnamurti (1895-1986), extrait du Livre de la méditation et de la vie paru en 1995 rassemblant divers entretiens, causeries et écrits.

mercredi 30 novembre 2016

Let it be









On ne demande pas à un nouveau-né de justifier son existence
Sa présence suffit à nous émerveiller
Let it be

On ne demande pas à une fleur de justifier son existence
Sa présence suffit à nous émerveiller
Let it be

R-appellons-nous
Re-member
Regardons la lumière que nous sommes tous





mercredi 6 juillet 2016

A l'intérieur




"La cabane se réchauffe doucement et je reste près du feu. Les chats ont tout compris. Penser à vérifier, à mon retour en France, si une "psychanalyse de la cabane" n'a pas été publiée, parce que ce soir, je me sens aussi bien qu'un fœtus.


D'abord il y eut la matrice organique où s'élabora la vie. Dans les marais, les houilles et les tourbières, les bactéries macéraient. De la soupe primitive allaient jaillir les formes plus complexes du vivant. Puis la Terre délégua le soin de maintenir la chaleur. Les utérus, les poches marsupiales, les œufs firent office de couveuse. Les habitats primitifs remplirent à leur tour le rôle d'incubateur. Les hommes se tinrent dans les cavernes, au sein même de la Terre. Ensuite, igloos et yourtes rondes, cabanes de bois et tentes de laine répondirent à l'impératif. Dans la forêt sibérienne, l'ermite dépense une immense énergie à chauffer son abri. Le corps y trouvera toujours sécurité et bien-être. Dès lors, l'homme des solitudes est prêt à courir les bois, à grimper les montagnes dans le froid et les privations. Il sait qu'un havre l'attend. La cabane remplit la fonction maternelle. Le danger est de se trouver trop bien dans sa tanière et d'y végéter en état de semi-hibernation. Ce penchant menace bien des Sibériens qui ne parviennent plus à quitter l'atmosphère de leur cabane. Ils régressent à l'état d'embryon et remplacent le liquide amniotique par la vodka." 

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, fevrier-juillet 2010

*

Plongée sublime dans un intérieur ancestral : Descendre dans la grotte Chauvet de Sur les Docks